Nouvelle « SNCF » : Chapitre 1 – La mère

La mère avait trouvé ça un peu trop brutal de se suicider. Définitif et impoli. Ça faisait  scène de film, dramatique, comme une façon maladroite d’attirer l’attention sur elle.

Et puis qu’allait faire sa fille, culpabiliser, pleurer des heures et des heures et rater son brevet ? Son coeur d’adolescente si égoïste, fondu, anéanti ? C’est sûr que là elle comprendrait que tout ne lui est pas dû, la pauvre. Elle comprendrait en s’occupant au quotidien de la maison et des animaux, que se lever à 10 heures et laisser sa mère tout faire, c’était pas très “travail d’équipe” . Pas de série avant d’avoir nourri les chats, sorti le chien, mis le linge à sécher, jeter les merdes de la litière… elle aussi serait assez énervée si après tout ça, quand elle pensait pouvoir enfin s’asseoir, lire et boire son café, une naine ronchon exigeait de se faire servir au lit. 

Bon des fois c’est vrai, c’était un jeu entre elles, “le petit déjeuner de la princesse est annoncé mon amour”, “votre altesse, votre maman adorée voudrait vous voir ouvrir les yeux sur ce magnifique jus d’orange extrait maison d’une délicieuse brique en carton “… Ça leur faisait du bien à toutes les deux, du moins c’est ce qu’espérait la mère au coeur jamais rassasié. Elle pensait toujours être trop dure, pas assez à l’écoute et, au même sujet, quelques minutes après, pas assez autoritaire et incapable de mener la gosse à l’autonomie de l’âge adulte. 

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Alors certaines fois, la mère en voulait autant à sa fille qu’à elle même, de devoir encore et encore supplier, négocier, puis finalement s’énerver quand la gosse ne participait pas à la vie de la maison. Elle l’avait voulu le chien, non ? les chats ? elle avait promis, à genoux, de tout faire pour que sa chère maman n’ait jamais à regretter d’avoir cédé !  Et quand ce n’était pas la question des animaux, c’était la chambre pas rangée (alors que quand elle avait voulu un serpent, la gosse avait bien gardé impeccable son lit, son bureau, ses vêtements…rien ne traînait), ou bien c’était la vaisselle qu’elle avait oublié de faire malgré le discours de la mère “Trésor, je vais pas y arriver. je te demande de l’aide sur un truc, un seul, et moi ça me fait gagner 10 minutes et l’impression que tu en as quel.. euh ça me fait me sentir respectée et soutenue. Moi non plus, je n’aime pas faire le ménage, mais si on en fait un peu toutes les deux, on peut être vite débarrassées, alors que si je dois tout faire toute seule, ma journée ce n’est que ça, et puis je me mets en colère car je suis triste de ne pas pouvoir compter sur toi”. La gosse semblait sincèrement concernée, puis pof, dans sa tête, le ménage en mode automatique, plus rien. 

La pauvre mère tentait par tous les moyens de comprendre comment faisaient les vraies mamans : lectures, espionnage de familles dans les parcs et les restaurants, assistantes sociales, émissions télés… Il ne semblait pas y avoir un code, ou un protocole clair, on aurait plutôt dit que les autres mères avaient intégré ça, sans effort, en une nuit, ou pendant leur enfance (sauf dans des émissions télé, tellement rassurantes car les pauvres mamans même pas célibataires semblaient elle aussi avoir besoin d’un miracle ou d’une bonne fée). Dans leurs gestes, pas de mouvements brusques, pas de mains crispées sur un objet le temps de contenir une vague de colère qui allait les submerger. Pas de verre cassé en le reposant plus fort que nécessaire. Parfois une voix qui monte, un peu de patience perdue en chemin, une petite menace… 

Il ressortit de ses années de recherches que pour être une Maman il fallait en avoir eu une soi même. Tout le monde pense être né d’une Maman, mais il existe un diplôme décerné implicitement uniquement à certaines femmes par leur propre mère si celle-ci le détient elle-même. Il certifie que la future parente saura comment agir, selon quelles valeurs, et de quelle place, et toujours dans l’intérêt de l’enfant. Celles qui ne l’ont pas reçu peuvent tenter le rattrapage bien sûr, mais aux dépens de leur enfant, et sans certitude de réussite.

Il était bien clair que la mère avait dû se débrouiller sans ce fichu diplôme, non seulement au vu de ses maladresses avec sa fille adorée, mais surtout lorsqu’elle vous racontait que sa pauvre mère à elle n’avait pas eu de Maman, mais beaucoup de libertés, de drogues et d’espace. La petite fille quant à elle commençait déjà à souffrir des lacunes héréditaires, elle était harcelée au collège, renfermée sur elle-même à la maison et la mère, désemparée, cherchait encore un juste milieu dans ses propres émotions mal construites.

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