Nouvelle « SNCF » : Chapitre 2- La sœur

La petite sœur de la mère avait elle aussi grandi sans Maman. Elles n’avaient cependant pas connu le même destin, car la cadette était plus fragile, souffrait plus du manque de repères bien qu’elle n’ait pas eu besoin du diplôme à transmettre à son tour. 

À plusieurs reprises, elle avait manifesté son désir d’enfanter, et à chaque fois elle avait renoncé dans la douleur. Cela créait une légère tension entre les deux filles, car l’une regrettait de s’être engagée dans un combat trop difficile et épuisant, et l’autre enviait absurdement cette situation. 

Les Deux Soeurs, Théodore Chassériau

Elles avaient tenté de construire une relation de sororité classique, mais la fragilité de la plus jeune et le besoin de protéger de la plus grande donnait à leur amour un je-ne-sais-quoi de fusionnel et incertain à la fois. Il pouvait arriver que les rôles s’inversent, la plus jeune ne supportant pas que l’aînée souffre. D’abord peu à l’aise face à une nouvelle version d’elle même, la grande sœur avait peu à peu appris à accepter l’aide ainsi offerte et tentait de ne pas culpabiliser de causer du soucis à sa cadette, qui en avait bien assez avec sa santé instable. 

Notre grande sœur qui se voulait modèle prenait très à cœur de montrer l’exemple, au point de se montrer quelque peu moralisatrice avec sa benjamine. Celle-ci, souvent seule, avait pris l’habitude d’encaisser beaucoup de reproches et conseils, et se positionnait de son plein gré comme “apprentie”, soucieuse de bien faire et de collectionner les bons points. Puis tout à coup, son esprit rebelle reprenait le dessus, et la cadette jugeait injuste et facultatif de se plier à chaque opinion de son modèle. Une dispute éclatait, chacune y allait de son mea culpa et la vie reprenait. 

Mais l’aînée souffrait d’imaginer la détresse permanente de sa petite sœur. Elle l’imaginait, seule le matin à se préparer un café, le buvant debout à sa fenêtre avec une clope dans le froid. Elle entendait la radio dans l’appartement, seule compagne pour le petit déjeuner et ses exercices. Elle la voyait s’apprêter avec hâte pour descendre faire le plein de légumes et de relations humaines au marché du centre-ville. Elle savait très bien que les commerçants, habitués, se montraient juste polis et patients, parfois même drôles, tandis que sa sœur déployait toute sa grâce durant les cinq minutes de la transaction. Elle était également consciente de tout ce que la vie lui avait offert et avait refusé à celle qui était née de la même mère, probablement aussi du même père, à peine 18 mois après. 

Elle n’avait renoncé à devenir la mère protectrice de sa sœur que parce qu’elle n’en avait ni la patience, ni le dévouement, malgré ses efforts. Depuis des années elle devait assister à sa souffrance, à ses efforts pour composer avec le monde réel et les combats qui se menaient dans sa tête. 

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